Cette CESF, c'est qui?

Une CESF passionnée par son métier, voulant redonner la parole à un univers qu'on met souvent de côté, qu'on dégriffe et qu'on oublie : le travail social. Une CESF voulant redonner la parole à des personnes qu'on catalogue et qu'on juge, à des situations qu'on banalise, des émotions qu'on dénigre. Car au final, son travail c'est chacun croisé au coin d'une rue, dans le bus ou à la boulangerie. Le travail social, c'est un reflet de la société, c'est l'effort fait pour la vie. Pour garder l'anonymat, appellez la Louise.

2 mai 2014 5 02 /05 /mai /2014 21:22

J'aime écrire. Ces mots, pourtant si insignifiants, qui se collent les uns les autres, pour devenir des phrases, des paragraphes, remplis de sens et d'idées. C'est beau, écrire. Et utiliser les mots pour s'exprimer, c'est surtout la première forme de faire avancer les choses.

 

Au départ, j'ai créé et tenu ce blog pour dénoncer mon travail sur un poste que j'occupais à l'époque. Je bossais auprès de demandeurs d'asile, et je n'aimais pas mon quotidien.

 

Puis j'ai changé de poste. Plusieurs fois même. Et j'ai continué à écrire parce que partager notre travail social me parait indispensable. Pour le faire connaitre, pour casser ses préjugés, et puis aussi pour faire valoir la voix de nos usagers, de ces personnes venant aux services sociaux quels qu'ils soient.

 

Et je continue maintenant, malgré mon poste en entreprise qui vous l'aurez compris, me comble de bonheur. Je continue, car je veux désormais rappeler à tous mes collègues travailleurs sociaux que le travail social va mal, oui, que plein de trucs déconnent et partent en vrille, mais aussi qu'il faut de l'espoir. Car le travail social existe, et continuera à exister. Peut être sous d'autres formes, comme mon poste en entreprise ?

 

Bref, tout ça pour dire que de mon regard, écrire, raconter, témoigner est indispensable dans notre travail.

 

Alors quand j'ai lu un article du magazine Lien Social sur la demande d'asile, je me suis sentie concernée. Un dossier était fait sur les conditions de demande d'asile en France, et une ancienne TS travaillant dans le domaine racontant ses conditions de travail épouvantables (comme moi à l'époque!). Puis, la structure concernée s'était sentie visée et avait riposté, niant grossièrement les propos de cette TS. A la lecture de la riposte, j'ai bondi de mon fauteuil, mes cheveux se sont dressés.

 

Ni une, ni deux, j'ai écrit au magasine Lien Social, c'était plus fort que moi. Puis la rédaction m'a contacté, nous avons échangé, et voici mon témoignage, parce que raconter, c'est refuser que ce qu'on vit soit étouffé.

 

 

 

Lien Social n° 1140 de mai 2014

16 novembre 2013 6 16 /11 /novembre /2013 00:57

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4 novembre 2013 1 04 /11 /novembre /2013 23:48

Je repense à Elle, l'une des femmes que j'accompagnais lorsque je travaillais auprès de femmes victimes de violences conjugales. Je repense à son visage, sa façon de parler, son envie de vivre et de laisser derrière elle le passé. Je repense aux groupes de paroles que j'animais où elle parlait, partageait, échangeait sur ce qu'elle avait vécu. Je repense aux entretiens individuels avec tous ces projets en construction.


Et puis je repense au jour où l'on avait reçu l'appel, "Elle est morte !". Je repense à cette impression d'être dans une vie parallèle, surréaliste. Je repense aux appels passés aux partenaires, pour vérifier l'information, tout en espérant qu'il y ait eut une confusion. Je repense aux groupes de parole où elle n'était plus là, où il fallait l'annoncer aux autres femmes. Je me revoit aussi face à l'ordinateur, en train d'écrire la lettre aux juge des enfants pour rappeler que le père était dangereux.

 

Du jour au lendemain, elle n'était plus là. Quelques jours avant encore, on parlait, on rigolait, on faisait un repas collectif qu'Elle nous avait préparé, et là d'un coup, elle ne revenait plus. Les photos du déjeuner étaient encore dans l'appareil numérique du service. Je repense à la scène du repas, au gâteau au chocolat nappé que j'avais préparé et qu'elle avait dégusté avec gourmandise. J'ai envie de lui crier de s'en aller, loin, de se protéger, de se soigner, pour éviter l'incident qui aura lieu la semaine suivante.


Encore aujourd'hui, je n'ai pas l'impression qu'elle est décédée. J'ai l'impression qu'elle est juste partie sans prévenir, qu'elle n'est plus revenue, c'est tout. J'ai du mal à imaginer son beau visage dans un cercueil. J'ai du mal à imaginer les enfants au commissariat, l'OPP et tout ce qu'il s'en suit. J'ai du mal à penser à ses enfants encore petits, sans maman à leur côté pour toujours.

 

Ça commence à dater maintenant, mais ça me colle à la peau, ce suivi. Il y a quelque chose qui reste, et qui je crois restera à jamais dans mes souvenirs de professionnelle.

24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 20:01

 

Je suis assise, dans le noir, au milieu d'une salle de cinéma dont l'écran projette encore des bandes annonces. Mon mari à côté, il tient le pot de pop-corn. Par dépit, car le film que l'on souhaitait voir était complet, nous avons choisi un autre film, "The Call", retraçant l'histoire d'une opératrice du 911 américain, qui reçoit et gère les appels d'urgence. 

C'est un peu moi qui l'ai choisi, ce film, attirée par l'envie de comprendre le fonctionnement du 911, et la curiosité d'un film sur ce thème. Car ce thème, il me rappelle l'époque où je travaillais dans une association pour femmes victimes de violences conjugales, et je devais répondre certains jours aux appels du numéro anonyme et gratuit.

Alors pendant les bandes annonces, j'ai hâte, autant que j'angoisse à l'idée d'être confrontée à mes vieux démons. Souvenirs de l'époque où je répondais au téléphone du numéro anonyme, je ne savais jamais à qui j'allais décrocher, ce qu'elle allait me dire, sa situation, l'urgence que j'aurais à gérer, la violence de mon interlocutrice à laquelle j'allais être confrontée... D'un simple besoin de parler, de questions sur des démarches, à un besoin d'orientation pour une urgence type mise à l’abri suite à des violences graves. Parfois même, d'un mari violent harcelant tous les numéros relevés sur internet pour retrouver sa femme ayant eu le courage de fuir et de se cacher. 

Le film commence doucement, puis arrive le début de l'intrigue, l'opératrice du 911 recevant un appel d'une jeune femme agressée, l'impuissante, le stress, les cris... Mon corps se crispe, ma gorge se noue, les battements de mon cœur s'accélèrent, je me revois à la place de l'opératrice, recevoir des appels de femmes en panique le mari les poursuivant dans la maison, des femmes me racontant comment elles se faisaient défoncer la gueule chaque soir, ou des femmes en pleurs pour lesquelles le son de ma respiration devenait notre mode de communication afin qu'elles entendent ma présence lors de leurs larmes. A moi aussi, les larmes me montent aux yeux. Je ne suis plus devant le film, je suis un an plus tôt, dans la vie réelle, avec mon casque téléphone dans la salle d'écoute du numéro anonyme.

Le film suit son cours, et je suis loin de la salle de cinéma, loin de mon mari qui ne remarque rien, et personne qui puisse comprendre. Tant qu'on n'a pas fait ce type d'emploi, écouter l'autre pendant un moment de souffrance ou de détresse, recevoir en pleine face des atrocités et se les voir décrire parfois dans les moindres détails, on ne peut pas comprendre. 911 ou numéro anonyme pour femmes victimes, des situations légèrement différentes, mais une position d'écoutant seul, démuni, qui absorbe la détresse de l'autre.

Finalement, je me concentre sur le pot de pop-corn. Je l'englouti, poignée par poignée, pour me ramener à la réalité, pour me rappeler que c'est une fiction, que j'ai quitté cet emploi. Ca fini par marcher, je reviens à mon siège, entre un homme brun à lunettes à ma gauche, et mon mari à droite. Espérons que je continue ainsi jusqu'à la fin de film !

15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 00:10

Ce jour-là, je devais faire ma première intervention dans une promo de 3ème année CESF.


On m'avait dit : "Louise, tu as accepté ? Mais tu te rends comptes ? Tu ne sais pas ce qu'il t’attend ! Prend tes précautions !"

 

Alors j'avais tout prévu dans ma mallette de survie ! Des gants anti-acide, des masques à gaz, du désinfectant à 99%, de l'anti-venin et une couverture de survie...

 

AU-CAS-OU. ON-SAIT-JA-MAIS-HEIN. J'pouvais tomber sur des étudiantes cannibales affamées ou des étudiantes amazones lesbiennes attirées par mon sublime corps de bombasse blonde 85-D... Bref, AU-CAS-OU.

 

J'y suis allé. Et j'ai adoré. Pouvoir témoigner, transmettre des informations, parler de ce vécu, confronter la réalité, répondre à des questions...

 

Je me suis rendue compte à quel point j'avais aimé mon boulot auprès des femmes victimes. A quel point j'aimais le transmettre, et voir que d'autres personnes pouvaient être intéressées. Car après tout, ces jeunes étudiantes sont nos futures collègues dans même pas un an !

 

Je suis repartie de là saine et sauve, sans crise de folie ou sans bras en moins... J'ai d'ailleurs eu le droit à manger des chocolats. Même pas périmés ou empoisonnés en plus.

Ouf !

 

 Bref, je suis devenue une vraie aventurière (comme dans Koh Lanta ! haha).

 

6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 22:01

Shéhérazade était l'un de mes suivis au moment de son admission dans le centre d'hébergement d'urgence où je travaille.  Dans une première partie que vous trouverez ici en cliquant, il était de question des motifs qui l'avaient conduit devant moi. Aujourd'hui, je tiens à ouvrir de nouveau son livre des milles et une nuit pour raconter ce qu'elle est devenue. Des mois après.

 

Je m'appelle Shéhérazade, et oui, j'ai passé quelques semaines dans un hébergement d'urgence, c'est Madame Louise qui était ma conseillère. Mais le 115 a dit qui j'avais assez passé de temps dans ce lieu, alors j'ai dû partir. Je la voyais Madame Louise, dépitée par la décision du 115 de ne pas renouveler ma prise en charge, je la voyais révoltée par le mode de fonctionnement du SIAO. Alors ensemble on a préparé mon départ. On a parlé de ma famille lointaine qui habite dans le coin. J'ai renoué le contact avec eux, ils étaient prêts à m'accueillir, et m'aider à refaire ma vie, ils m'avaient promis de m'aider à faire de nouveaux projets d'avenir. Madame Louise m'a dit au revoir, m'a dit de prendre soin de moi, et de m'écouter moi-même, que j'étais la seule qui était en mesure de savoir ce qui était bon pour moi.

 

Je me souviens de ces paroles, qui me font éco jusqu'aujourd'hui. 

 

Car arrivée dans ma famille, ils ont commencé à voir me contrôler, soit disant pour mieux me protéger. J'avais l'impression d'être avec les mêmes tortionnaires que mon ex-mari. Ils voulaient que je refasse ma vie en épousant ce vieux ridé pervers qui était l'oncle de la femme de mon frère. Comme je refusais, ils me menaçaient de ne plus m'aider, de ne plus s'occuper de moi. Ils me mettaient à la porte, alors je passais quelques jours dans la cage d'escalier où avec des hommes rencontrés dans la rue qui acceptaient de m'héberger contre une pipe, et puis de nouveau ma famille me reprenaient et redevenait gentille.

 

Un jour, ma famille m'avait emmené au bas d'un immeuble. Ils m'avaient expliqué qu'ils avaient payé quelqu'un au pays qui s'était fait passer pour moi, et que j'étais donc officiellement mariée avec ce vieux ridé. Maintenant je devais vivre avec lui, lui offrir des enfants et être une bonne femme. J'avais fait mine d'accepter, et pendant que je descendais de la voiture, j'ai couru. Je ne sais pas par quel miracle, j'ai réussi à me cacher dans cette rue bondée.

 

Ne sachant où aller, je suis retournée dans la ville où j'avais vécu avec mon ex-mari, car j'avais une copine qui pouvait m'aider. Elle était cool, me laissait faire ce que je voulais, j'avais espoir de pouvoir enfin me poser. Mais au bout de quelques semaines, j'ai croisé mon ex-mari, et il a commencé à me suivre dans la rue, m'harceler et me menacer, jusqu'à m'agresser. Je mettais en danger ma copine qui essayait de m'aider...

 

Je n'étais plus en sécurité là non plus, alors j'ai fuit. Nulle part, partout, ailleurs, bref, dans aucun endroit précis. Là où les pas m'ont mené. A l'association de Madame Louise. Elle m'a dit avec tristesse qu'elle ne pouvait rien faire pour moi, mais me conseillait de passer la nuit aux urgences, qu'au moins là je serais en sécurité.

 

Quelques semaines ont passé. Je faisais en sorte d'alterner les salles d'attente des urgences des différents hôpitaux du coin chaque soir, pour par me faire jetter. Les infirmières me connaissaient malgré tout. Je revoyais Madame Louise de temps en temps, qui acceptait que je dorme sur le canapé de la salle d'attente de son bureau quelques heures les matins, qui acceptait que je me douche dans la salle de bain du foyer. J'attendais plus rien de la vie, j'étais un zombie qui fonctionnaient avec les ressources de base, comme ça au moins je ressentais plus rien. J'attendais quoi ? Je ne sais pas. Rien surement. Je n'attendais rien, car je ne sentais rien, je ne vivais plus. Je survivais.

 

Et puis hier elle me dit que je dois vous appeler aujourd’hui pour une admission. Madame Louise m'explique que vous acceptez de m'héberger, que vous avez arrangé ça ensemble sans passer par le SIAO, parce que je suis en priorité étant donné les violences que j'ai vécu, et que tout cela, mon histoire, je dois vous la raconter. Bon, c'est vrai ça, j'ai été torturée pendant 6 mois par l'homme qui était mon mari, mais par la suite j'ai vécu de la prostitution comme moyen de survie, j'ai vécu de la violence familiale, j'ai subi un mariage forcé trafiqué, alors j'sais même plus lequel est le plus traumatisant pour moi.

Et vous, vous pourrez m'héberger combien de temps avant que la DRIHL réduise les financhements des CHRS tel que le votre et que ma prise en charge prenne fin ?

 

On croirait entendre une histoire fantastique remplie de rebondissements, de retournements de situations et de vrais-faux-méchants, véritables-faux-gentils... pouvant créer un bon scénario digne d'une série télévisée. Et pourtant, Shéhérazade existe réellement, tout comme l'histoire que je raconte ici. Nuancée, légèrement modifiée, anonymisée, oui elle l'est. Mais Shéhérazade et des milliers d'autres jeunes filles comme elle existent, vivent ces formes de violence chaque jour, aux yeux de tous, dans notre vingt et unième siècle de pays occidentalisé et industrialisé. C'est au coin de chaque rue, dans chaque pallier d'immeuble ou à chaque sortie de collège, lycée et faculté que vous pourrez croiser des jeunes femmes utilisées comme des marchandises aux yeux de la famille qui en espèrent une bonne dote et un bon utérus pour des futurs descendants -hommes bien entendu-. Lutter contre le mariage forcé ou arrangé, lutter contre la violence et la pression de la famille, c'est pouvoir donner à chaque Shéhérazade un espoir de vivre dignement et avec ses propres choix, la vie qu'elle souhaite mener. Ça vous semble évident, mais ça ne l'est pas pour beaucoup de jeunes filles et jeunes femmes de notre cher pays. L'esclavage ainsi que la violence est aussi moderne, et par des bourreaux plus proches génétiquement parlant que nous ne le pensons.

30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 00:48

 

 

      Cercle vicieux ? Cycle de violence ? Les deux, en contraction. Le cycle vicieux, voilà tout.

 

 


Ce travail, je l'ai adoré autant que je l'ai détesté. J'y suis allée en courant, souriante et enthousiaste. J'y suis allée à reculons, avec la boule au ventre et les cernes aux yeux. Dans cette institution, j’ai rigolé jusqu’à en avoir les larmes aux yeux, autant que j’en ai pleuré de douleur, de colère ou de tristesse. Ce poste a été tout et son contraire à la fois. J'y ai appris, beaucoup, trop, donc j'ai changé. Ma vision du monde, des êtres humains et leurs relations, et surtout du couple. Ma vision, ma conception et mon rapport au couple, à l'amour et à l'interaction entre deux êtres. J’ai aussi énormément appris sur l’interaction d’une équipe et les enjeux des relations entre collègues.


....

 

Alors Louise elle change. Comme Martine va à la pêche, à l'école, à la ferme ou à la cueillette de fleurs, Louise va ailleurs. Louise va en entreprise.

 

 

 


28 novembre 2012 3 28 /11 /novembre /2012 23:59

" - Bonjour Madame !

- Bonjour, c'est la première fois que je viens. C'est La Maison Blanche qui m'a dit de venir vous voir.

- Obama qui nous oriente une femme ? Quel privilège ! "

 

 

Il s'agissait en réalité d'une association

avec un nom très proche de celui de la

"Maison Blanche Américaine". Dommage !!

27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 22:42

Lundi, 9h. Je suis assise dans cette grande salle, à une table, une CESF à mes côtés. Des murmures de fonds se font entendre, mais je n'y prête pas attention. Ne sachant pas comment me tenir, je reste assise très droite, mes mains sur mes cuisses. Dans le fond je suis morte de trouille.

 

Une femme, avance vers nous, nous fait signe de la tête avec un bonjour murmuré du bout des lèvres, et s'assoit devant nous. Elle pause des documents sur la table, et nous fixe, assez gênée, sans savoir quoi faire de ses mains. Elle a l'air encore plus apeurée que moi. Ça me détend légèrement à l'idée de me rappeler que je suis du bon côté de la table, que c'est elle l'étudiante, pas moi. Dans un éclair de lucidité, je me souviens que c'est moi le jury, et qu'elle attend que je démarre l'échange.

 

Je nous présente, mon binôme et moi, et l'invite à démarrer son oral lorsqu'elle se sente prête. Elle toussote, baisse les yeux vers son document puis nous fixe et s'élance dans sa présentation orale. Elle me regarde droit dans les yeux tout en parlant. Je fixe sa bouche bouger, et je me demande quoi faire. Dois-je la regarder ? Je ne vais pas la déstabiliser ? J'opte pour une alternance entre le regard de ses yeux, ses mains et ma feuille de notation. En baissant mon regard, je ne sais pas quoi faire de mes mains. Croiser les bras, les mettre sur la table, tenir le stylo, écrire ? Je touche mes cheveux, tripote une mèche, mais me rend à l'évidence que je ne pourrai pas faire cela tout au long de chaque oral pendant une semaine ! J'opte pour la prise de notes, histoire que mes mains soient très occupées. Mais je panique ! Les mots se bousculent dans sa bouche, les phrases se déversent, trop de lettres, trop de mots, trop de lignes à écrire, elle parle vite, elle parle beaucoup. Alors je décide de diviser ma feuille en deux, les mots clefs de sa présentation d'une part, et d'un autre côté les thèmes à approfondir lors des questions. Ça me semble correct.

 

Je continue à écouter, elle répète exactement la même chose que son écrit. Ça me fait réaliser que 15 minutes c'est long. Elle doit souffrir le martyre, et moi je me pose des questions existentielles sur son vernis à ongle orange. Plus qu'au juste prix, je me mets à jouer au juste âge, et prononce ma dernière pensée en un âge approximatif du mien.

 

Elle évoque d'un coup une réflexion plus développé que dans on écrit, cela me semble pertinent et adapté, je le note sur ma feuille pour le prendre en compte au moment de la notation. Moi, l'évaluer ? Elle doit avoir le même âge que moi, et ressemble tellement à l'une de mes amies ! J'me sens d'un coup plus à ma place, plus aussi crédible que ça. On pourrait être amies, dans la vrai vie, et boire des cocktails comme si de rien était. Mais au lieu de ça, elle doit être tétanisée à la moindre de nos expressions du visage et doit redouter les questions qui vont arriver.

 

Ça me fait sourire, elle le remarque. Ca la déstabilise quelques secondes dans sa présentation, je m'en veux, elle doit m'en vouloir tout autant. Alors j'essaie de me mordre l'intérieur de la joue, sortir de ma tête l'image des Mojitos dans nos mains, et la regarde avec des yeux compréhensifs histoire de la rassurer.

 

Elle s'arrête de parler. Je me demande pourquoi tous les étudiants finissent comme ça leur présentation, sans prévenir, sans phrase de fermeture. Alors qu'un simple "merci de m'avoir écouté, je suis prête à répondre à vos questions" aurait fini la présentation sur un point très professionnel.

 

Nous la remercions pour sa présentation et les questions fusent de nos bouches, à mon binôme et moi. Nous essayons de questionner sur des thèmes qu'elle n'a pas abordés dans son écrit, de détecter chez elle des compétences, d'évaluer sa compréhension et mise en place des méthodologies de travail, de tester sa posture et sa prise de recul, de la mettre en situation et de la projeter. Elle répond, un peu perdue par des questions qui fusent de toute part. Elle est parfois hésitante dans ses réponses, c'est bien dommage car elle devrait avoir à nous convaincre de ce qu'elle dit, de nous montrer qu'elle est sur de ce qu'elle montre d'elle en tant que future professionnelle. Mais soyons tolérantes, ça vient aussi avec le temps, dans d'autres contextes.

 

Nous lui proposons de finir ici, elle acquiesce, nous remercie et part, aussi rapidement qu'elle est venue. Comme pour fuir la chaise de torture et les bourreaux, nous. Mon appréhension est partie, et remarque qu'au fil de ce premier oral en tant que jury, j'aurai réussi à me positionner, à savoir quoi faire de mes mains et de mon regard. Je sais que je vais appréhender les prochains étudiants de façon plus sereine.

 

Pour fin mot de l'histoire, l'étudiante validera son DC et obtiendra son diplôme. Elle a intérêt a avoir bu pleins de mojitos en mon honneur pour fêter ça !!

24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 19:52

Nous l'avons aidé à quitter le domicile conjugal le temps de divorcer. Elle est seule et à faire ses propres choix pour la première fois depuis 13 ans. "Hier, c'était la première fois depuis 13 ans que je mettais un pantalon. Jusqu'à maintenant, il me l'avait toujours interdit. Mais c'est très confortable les pantalons en fait !"

 

Elle vient pour la première fois aujourd'hui. Lorsque je lui ouvre la porte, elle regarde à gauche, à droite, rentre et se retourne à nouveau, vérifiant les visages des passants de la rue qui tracent leur chemin. "J'espère qu'il ne m'a pas suivi. D'habitude je suis voilée, je l'ai enlevé pour pas qu'on me reconnaisse, car les gens on l'habitude de me voir avec".

 

Aujourd'hui je vois son visage différent. Maquillage très visible, limite de trop, comme si c'était exagéré. "Ce matin il m'a obligé à mettre beaucoup de maquillage. Il a dit que j'étais une pute, que j'étais sa pute, et que donc je devais me maquiller comme une pute, comme lui le voulait".

 

Deux semaines qu'elle a fui le domicile conjugal, qu'elle se cache d'hôtel en hôtel 115. Chaque coin de rue est un lieu susceptible de le croiser, la terreur est permanente. "Je me suis mis à mettre un voile pour pas qu'on me reconnaisse. Si je pouvais, je mettrais même une burqa, je voudrai que personne ne me vois, que je n'existe plus aux yeux des gens. Qu'on m'oublie, comme ça je peux refaire une nouvelle vie".

 

"Je ne suis pas celle que les gens voient. On me siffle dans la rue, on me drague, j'suis la petite jeune bien habillée et souriante. Mais à l'intérieur, je suis détruite. A chaque fois qu'il me violait, il enlevait une partie de moi. J'suis vide de l'intérieur. Il m'a tout pris".

 

Elle est restée avec lui 6 mois. Seulement. Mais 6 mois de torture extrême. "Il m'a pris une partie de ma vie, il m'a séparé de mes amis et de ma famille. Il m'a même pris ma peau, mon apparence. Il m'a pris l'image que je donne aux autres. Les cicatrices des cigarettes qu'il écrasait sur ma poitrine, des griffures sur le visage, des fourchettes qu'il enfonçait sur mes bras, des coupures de ma peau entrant en contact avec l'objet utilisé pour me frapper. Il est gravé en moi à travers cette peau, je voudrai changer de peau".

 

De la violence psychologique, elle l'a vécu pendant 30 ans. Trente ans d'insultes, de dénigrements, de rabaissements. Le jour où ses enfants ont quitté le domicile conjugal, elle aussi. Ses enfants avaient pris leur envol, elle pouvait elle aussi faire sa vie. Elle est partie. "Au bout de 30 ans, je découvre que je suis belle. Le coiffeur me dit que j'ai des beaux cheveux, des hommes me draguent, et je me rends compte que je rentre dans les vêtements de femmes dans les magasins. Il m'avait tellement dit que j'étais moche et m'obligeait à mettre des chiffons comme vêtements, que j'y croyais".

 

"Il voulait pas que les hommes me regardent. Alors il me forçait à manger beaucoup, tout le temps, j'étais toujours remplie, c'était tellement écœurant mais j'avais pas le choix. J'étais devenue très grosse, vraiment énorme".

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